
À l'entrée nord-ouest de Lacoste, une trentaine de sculptures ont pris place sous les arbres, sur d'anciennes terrasses tournées vers le mont Ventoux. Les Terrasses Escalon réunissent une vingtaine d'artistes qui ont tous vécu ou vivent au village, du meunier Louis Malachier, admiré par les surréalistes, aux sculpteurs d'aujourd'hui. Le site est communal, gratuit et ouvert jour et nuit.
Gabriel Sobin, sculpteur lacostois et membre de l'association qui a porté le projet avec la mairie, nous l'a fait visiter juste après son ouverture officielle.
« J'ai grandi dans ce terreau-là »
Gabriel Sobin a grandi à Lacoste. Ses parents, des artistes venus de l'étranger, s'y sont rencontrés au début des années 1960 : son père était poète, puis romancier, sa mère peintre. Il est parti, puis il est revenu il y a une trentaine d'années pour se consacrer à la sculpture.
On n'avait pas de télé, pas de téléphone. Mais les discussions entre les artistes étaient assez épiques, sur l'approche qu'il fallait avoir, sur la psychologie, sur la philosophie. C'était un bouillon de culture, vraiment. J'ai grandi dans ce terreau-là.
La sculpture est venue plus tard, à 25 ans. C'était aussi le seul art que ses parents ne pratiquaient pas : « un peu ma niche », dit-il.
Je me cherchais par le dessin et la peinture, mais ça me frustrait. Il y a eu la découverte de l'Égypte ancienne, des voyages là-bas qui m'ont bouleversé, et je me suis mis à travailler la pierre. C'est le côté tridimensionnel, le côté physique qui m'a attiré. Et puis j'ai grandi ici, au milieu des pierres. Il y a les carrières, la pierre est omniprésente.
Lacoste, village d'artistes depuis plus d'un siècle
Pour comprendre les Terrasses, il faut remonter loin. Lacoste attire les artistes depuis longtemps, et pas seulement pour son château.
C'est un endroit assez primitif, assez primal, avec des rochers, une nature magnifique. Et ces villages ont toujours accueilli un peu plus les étrangers, ou les gens qui ne rentraient pas dans les cases.
Le premier de la lignée s'appelle Louis Malachier (1823-1900). Il était le meunier de Lacoste.
Son moulin était juste au-dessus des carrières. Comme il avait du temps mort, il s'est pris de passion pour la pierre et il s'est mis à tailler des dizaines et des dizaines de sculptures : des animaux, des personnages, une tour Eiffel, un train. Il n'avait pas nécessairement de culture artistique, mais il était complètement habité par cette passion.
Entre les deux guerres, les surréalistes montent à Lacoste pour le château du marquis de Sade. Ils découvrent les sculptures du meunier et reconnaissent en lui un visionnaire. Gabriel Sobin le rapproche du Facteur Cheval : de l'art naïf, ou de l'art brut. Le panneau d'accueil des Terrasses montre André Breton posant avec l'une d'elles, photographié par Elisa Breton en 1948.
Après la Seconde Guerre mondiale, le village se vide en partie : l'activité des carrières a ralenti, des maisons sont à l'abandon. Le peintre américain Bernard Pfriem en rachète plusieurs « pour une bouchée de pain » et y fonde la Lacoste School of the Arts, bien avant l'arrivée de SCAD, avec des universités américaines comme Sarah Lawrence, Cleveland ou Bard.
Il y a eu un noyau de deux ou trois artistes au début, qui en ont appelé d'autres en leur disant : venez voir.
Pourquoi « Escalon » ?
Le terrain a été donné à la commune par un couple installé près de Grenoble, les Escalon, dont la famille est originaire de Lacoste. Leurs ancêtres sont enterrés sur place, selon une ancienne tradition protestante vaudoise qui fait partie de l'histoire du village.
Ils ont donné le terrain à la mairie, ce qui était une très belle chose. Alors on s'est dit : on va le nommer avec leur nom, pour qu'il porte cette empreinte-là.
« Les Terrasses de Lacoste » ou « Parc de sculptures » avaient aussi été envisagés. Trop classique, de l'avis de l'équipe.
Une mairie, une association et des années de travail
Le « on » de Gabriel Sobin, c'est d'abord Art Lacoste, un collectif d'artistes du village qui existe depuis une vingtaine d'années et expose chaque année à Pâques : peinture, sculpture, photo, vidéo. Pour les Terrasses, ses membres ont créé l'association La Colline, en partenariat avec la mairie, puisque le terrain est communal.
La mairie a beaucoup investi, en temps et surtout financièrement : sécuriser le site, refaire les murs, installer les grandes œuvres avec un camion. Et nous, il fallait qu'on soit là en parallèle pour le contact avec les artistes, avec les familles, pour obtenir les œuvres, les prêts, les dons. Ça a été quelques années de boulot.
Il a fallu retrouver les familles des sculpteurs disparus, choisir des pièces transportables, certaines sont très grandes et très lourdes, puis rédiger les cartels et les panneaux d'introduction.
Une quarantaine de sculptures, un seul point commun
On est près de 30 sculptures, 20 artistes. Le point commun, c'est que tout le monde a vécu ou vit à Lacoste. Ce n'est pas que les anciens, c'est aussi nous : on est encore quelques sculpteurs.
Les générations se croisent. La Canadienne Martha Shearer, toujours en activité, signe le Paon en fer. À l'entrée, la grande œuvre de pierre de Yasuo Mizui accueille les visiteurs. Le sculpteur japonais a partagé sa vie entre le Japon et Lacoste pendant vingt-cinq ou trente ans, et il a enseigné la sculpture à l'école américaine. L'œuvre est un don de Keiko, qui habite aujourd'hui sa maison au village : Yasuo Mizui avait toujours voulu laisser quelque chose à Lacoste. Plus bas, deux autres sculptures sont de lui et de sa première épouse, sculptrice disparue jeune.
La pierre domine, parce qu'elle était le matériau local, bon marché, dont on trouvait des chutes partout. Mais la balade fait aussi passer devant de l'acier, de la fonte, du marbre, de l'onyx, l'œuf rose de Gabriel Sobin, et du béton. Le Suédois Evert Lindfors travaillait la terre, trop fragile pour rester dehors : c'est donc une de ses pièces en béton qui a été installée.
Tout ça est sous les arbres, ouvert au ciel, et ça va interagir avec les éléments. C'est l'idée.
Et on a le droit de toucher.
Il faut toucher les œuvres, la texture. Avec respect. On a tout scellé, pour qu'on ne les prenne pas ou qu'on ne les abîme pas. C'est un peu notre seul souci, qu'il n'y ait pas de dégradation.
Femmoiselle, tournée vers la Roumanie
Derrière Gabriel Sobin pendant l'entretien se tient Femmoiselle, de Jacques Hérold (1910-1987). Peintre et sculpteur surréaliste d'origine roumaine, proche de Max Ernst et d'André Breton, il venait lui aussi à Lacoste pour le marquis de Sade, et il y a vécu. Sa fille y possède toujours sa maison.
Il a fait peu de sculptures, et ce sont des bronzes. Elle n'avait qu'une copie de ce bronze, elle ne pouvait pas le donner à Lacoste. Donc elle a fait un moulage. Et on s'est débrouillé avec un micro-béton et une patine formidable, qu'un ami a réalisée, pour mettre en avant cette sculpture.
Dans un parc largement abstrait, Femmoiselle fait partie des rares figures. « Il y a peu de figuratif, finalement. Mais elle, elle est vraiment là », dit Gabriel Sobin. Selon le souhait de la famille de l'artiste, elle regarde vers le nord-est, en direction de la Roumanie, son pays d'origine.
Un lieu appelé à vivre toute l'année
Les Terrasses sont pensées comme un lieu de balade : on peut y pique-niquer, il y a une table et des bancs, lire, discuter. Sur le panneau d'introduction, un QR code renvoie vers un site consacré aux artistes et à leur biographie, que l'association compte enrichir.
L'équipe veut aussi animer le site au fil des saisons : expositions, concerts, théâtre. « Pour l'instant, on n'a pas d'électricité, donc ce sera à l'ancienne. » Les expositions s'ouvriront à des artistes venus d'ailleurs. Le village a déjà l'habitude des rendez-vous d'été, avec le festival Pierre Cardin dans les carrières.
Ce ne sera pas juste une collection fixe. Ce sera, en quelque sorte, un centre sculptural à ciel ouvert. Chaque année, on va créer des événements, des expos, et faire venir du monde.
Venez découvrir en toute saison, parce que la vue est sublime sur le mont Ventoux, sur toute la vallée. Ça vaut le détour.
Les œuvres des Terrasses Escalon
Les numéros correspondent au plan du panneau d'accueil. Les titres sont indiqués quand ils figurent sur le cartel.
- 1 · Yasuo Mizui, Quartette, 1990, pierre de Lacoste, l'œuvre de l'entrée
- 2 · Ans Hey
- 3 · Robert Blanc, La grande Déesse, 1984
- 4, 6 et 13 · Pat Diska (1924-2003), sculptrice américaine, dont Sculpture for the Luberon, 1988, pierre de Lacoste
- 5 · Ernst Günter Herrmann
- 7 · Jacques Hérold (1910-1987), Femmoiselle, moulage en micro-béton d'après le bronze
- 8, 9 et 10 · Romaine Lorquet (1921-2005), sculptrice française
- 11 · Martha Shearer, Paon, 1989, fer
- 12 · Evert Lindfors (1927-2016), sculpteur suédois, œuvre en béton
- 14 · Sébastien Zanello, Cube sur ligne, un été en pente douce, 2021, acier
- 15 · Curt Asker
- 16 · Pierre Gérard
- 17 · Luc Rouault, Sensation être-ange, 1989
- 18 · Deveron Bowman
- 19 · Gabriel Sobin, Uzume, 2026, onyx afghan et bois
- 20, 21 et 22 · Finn Hauptmann
- 23 · Yasuo Mizui, Pilier dansant, 1989, marbre
- 24 · Kioko Mizui
- 25, 26 et 27 · Louis Malachier (1823-1900), meunier et sculpteur lacostois
- 28 · Daniel Martin, marbre blanc
- 29 et 30 · Les élèves de Pat Diska