
Quarante ans de cinéma. Des plateaux de Woody Allen aux archives de l'Academy of Motion Picture Arts & Sciences, des salles de la Tate Gallery aux collines de la Provence. Lucy Darwin n'a pas quitté le cinéma en venant s'installer à Ménerbes. Elle l'a simplement posé ailleurs, dans un paysage qui change ce qu'il éclaire.
Le Provence Arts Film Festival n'est pas né d'un calcul. Il est né d'une conviction et d'une expérience personnelle. Celle de festivals intimes, à taille humaine, où la relation entre le public et les cinéastes devient quelque chose d'autre : une conversation, une rencontre réelle.
Je voulais apporter quelque chose lié au cinéma dans l'endroit que j'appelle désormais chez moi. J'ai eu la chance d'être invitée à de petits festivals intimes qui offrent une expérience unique au public et aux réalisateurs. Ces expériences m'ont inspiré l'idée d'essayer de créer quelque chose de similaire ici, dans le Luberon.
Ménerbes, havre d'artistes
Lucy Darwin n'a pas choisi Ménerbes par hasard. Elle venait y passer chaque été depuis dix ans avant d'y poser définitivement ses valises en 2020. Il y a dans ce village quelque chose que les chiffres de fréquentation touristique ne captent pas.
Notre village a une longue histoire d'accueil des artistes. Dora Maar et Nicolas de Staël, pour n'en citer que deux... Ménerbes et le Luberon en général, attirent des artistes contemporains de toutes disciplines. Il y a ici une magie puissante.
C'est cette magie-là que le festival cherche à canaliser. Le partenariat avec la Maison Dora Maar n'est pas un simple accord logistique : c'est une alliance de sens, entre une maison qui a appartenu à une artiste majeure du XXe siècle, accueillant aujourd'hui des résidences et des créateurs en travail, et un festival qui pense le cinéma comme un acte situé.
Ce que le documentaire d'art réussit là où le livre échoue
Le documentaire sur l'art est un genre à part. Il ne se contente pas de filmer une œuvre ou un artiste : il doit restituer un processus, une pensée, une matière qui résiste souvent à l'image. Lucy Darwin y a consacré sa carrière. Nous lui avons demandé ce qu'un grand documentaire accomplit là où la critique ou le livre d'art ne peut pas aller.
Un grand documentaire sur un artiste peut vous offrir un accès privilégié au processus créatif et la possibilité de vous immerger dans un langage visuel. Certains documentaires hybrides, comme l'excellent "Broken English" que nous projetons, permettent d'interroger une vie de manière inédite, et de laisser le sujet dire sa propre vérité. Dans ce cas, Marianne Faithfull examine la façon dont les médias ont dépeint sa vie "colorée", et peut rétablir les faits.
Pour elle, un grand documentaire partage avec la fiction sa capacité à créer un impact émotionnel, à condition de trouver un personnage central fascinant. Elle cite notamment Pianomania, portrait du premier accordeur de Steinway et de sa relation avec les artistes qu'il accompagne.
C'est un film plus ancien, mais l'un de mes absolus préférés. Cet homme est lui-même un artiste, et il est extrêmement attachant.
Ce que le Luberon fait mieux que... Cannes
Cannes, les grands circuits internationaux, Lucy Darwin les connaît de l'intérieur. Alors quand nous lui demandons ce que le Luberon apporte qu'une capitale ne pourrait pas offrir, elle ne cherche pas ses mots.
Les petits festivals peuvent connecter les cinéastes à leur public de manière directe et significative, d'une façon que les grandes manifestations ne peuvent tout simplement pas espérer atteindre. Les cinéastes invités l'an passé ont beaucoup apprécié la possibilité de se rencontrer, de parler, de passer du temps ensemble. Certains travaillent maintenant sur des projets communs. Les documentaristes mènent des vies assez solitaires, c'est quelque chose de vraiment précieux.
Ce n'est pas de la modestie de circonstance. C'est une philosophie de festival : la concentration plutôt que la dispersion, la rencontre plutôt que le spectacle.
La deuxième édition : quand la musique prend l'image
Après une première édition consacrée à la photographie, le festival fait pivoter son regard vers la musique. Ce choix dit quelque chose de la vision de Lucy Darwin pour les années à venir : Fashion, Architecture, Sculpture sont déjà dans les cartons.
C'est honnêtement un privilège de programmer ce festival, et il existe un choix immensément riche dans chaque discipline artistique. Le fait de ne pas être lié aux films récents me permet de montrer des œuvres qui ont pu passer inaperçues mais qui sont de véritables pépites. Les documentaires sur l'art et les artistes sont souvent négligés, et certains sont des joyaux qu'il ne faut vraiment pas manquer.
Parmi les films au programme : Jane B. par Agnès V., la collaboration entre Agnès Varda et Jane Birkin, une prolongation naturelle de l'admiration de Darwin pour Visages Villages, qu'elle décrit comme "une lettre d'amour mélancolique à l'attachement au lieu et en particulier à la France, à la fois profondément personnelle et universellement vraie".
Pour les soirées en plein air, elle espère quelque chose de simple et fort à la fois.
Être ensemble, immergés dans le cinéma, qui peut ouvrir une fenêtre sur le processus créatif des artistes. J'espère sincèrement que ce sera éclairant et inspirant pour notre public.
Ce qu'on ne sait pas encore de Ménerbes
Avant de nous quitter, nous avons demandé à Lucy Darwin un artiste, un endroit ou un projet à faire découvrir à nos lecteurs.
Peu de gens en France savent qu'une grande écrivaine britannique du nom d'Elizabeth David a écrit ici, à Ménerbes, ce qui est sans doute son livre le plus important : "French Provincial Cooking". Elle y est venue à plusieurs reprises, louant toujours la même maison. Elle est devenue l'une des figures les plus importantes de la vie britannique, apportant la cuisine de France et de la Méditerranée à une génération entière, juste après la Seconde Guerre mondiale et les années de rationnement. Des générations de cuisiniers, des simples amateurs aux chefs les plus célèbres, ont été influencés par son travail.
Un village qui a accueilli Dora Maar, Nicolas de Staël et Elizabeth David. Et maintenant un festival de cinéma. Il y a décidément une constante dans tout ça.
Au programme : huit films, des cinéastes présents, et des nuits en plein air
Huit documentaires internationaux, des films de référence côtoyant des créations récentes, et une règle qui fait toute la différence : la présence de cinéastes et artistes pour présenter les œuvres. Les projections du soir ont lieu en plein air, sur la Place de l'Église. Le village devient une vraie salle de cinéma.
La sélection 2026 :
- Jane B. par Agnès V. (Agnès Varda, 1988) : film d'ouverture
- Broken English (Jane Pollard & Iain Forsyth, 2025) : portrait de Marianne Faithfull
- Pianomania (Robert Cibis, 2009) : dans les coulisses d'un accordeur de Steinway
- Nous l'Orchestre (Philippe Béziat, 2025) : l'Orchestre de Paris sous la direction de Klaus Mäkelä
- One to One: John & Yoko (Kevin Macdonald, 2024) : les années new-yorkaises de Lennon et Ono
- Playing the Changes: Tracking Darius Brubeck (Michiel ten Kleij, 2024) : avec Darius Brubeck en personne
- EPiC: Elvis Presley in Concert (Baz Luhrmann, 2025) : présenté à l'initiative de Thierry Frémaux
- Searching for Sugar Man (Malik Bendjelloul, 2012) : Oscar du meilleur documentaire
Chaque matin, les Rencontres Dora Maar réunissent cinéastes et critiques à l'Hôtel de Tingry autour des grandes questions soulevées par les films.
Le BouKin vous recommande le Provence Arts Festival du Film, du 29 juillet au 1er août 2026 à Ménerbes. Programme complet sur provencearts.com.
Photo © Philippe Gromelle