
De l’exploitation et de la distribution à la programmation, la curation, la production puis la réalisation, le parcours de Lucy Darwin dans le cinéma s’est construit au croisement de celles et ceux qui font les films, des publics qui les découvrent, et des lieux culturels qui leur permettent de résonner. En s’installant à Ménerbes, elle n’a pas laissé le cinéma derrière elle. Elle lui a donné un nouveau cadre, en créant le Provence Arts Festival du Film dans un paysage qui invite les films, les artistes et les spectateurs à se rencontrer sous une autre lumière.
Je voulais apporter quelque chose lié au cinéma dans l'endroit que j'appelle désormais chez moi. J'ai eu la chance d'être invitée à de petits festivals intimes qui offrent une expérience unique au public et aux réalisateurs. Ces expériences m'ont inspiré l'idée d'essayer de créer quelque chose de similaire ici, dans le Luberon.
Ménerbes, havre d'artistes
Lucy Darwin n'a pas choisi Ménerbes par hasard. Elle venait y passer chaque été depuis dix ans avant d'y poser définitivement ses valises en 2020. Il y a dans ce village quelque chose que les chiffres de fréquentation touristique ne captent pas.
Notre village a une longue histoire d'accueil des artistes. Dora Maar et Nicolas de Staël, pour n'en citer que deux... Ménerbes et le Luberon en général, attirent des artistes contemporains de toutes disciplines. Il y a ici une magie puissante.
C'est cette magie-là que le festival cherche à canaliser. Le partenariat avec la Maison Dora Maar n'est pas un simple accord logistique : c'est une alliance de sens, entre une maison qui a appartenu à une artiste majeure du XXe siècle, accueillant aujourd'hui des résidences et des créateurs en travail, et un festival qui pense le cinéma comme un acte situé.
Ce que le documentaire d'art réussit là où le livre échoue
Le documentaire sur l'art est un genre à part. Il ne se contente pas de filmer une œuvre ou un artiste : il doit restituer un processus, une pensée, une matière qui résiste souvent à l'image. Lucy Darwin y a consacré sa carrière. Nous lui avons demandé ce qu'un grand documentaire accomplit là où la critique ou le livre d'art ne peut pas aller.
Un grand documentaire sur un artiste peut vous offrir un accès privilégié au processus créatif et la possibilité de vous immerger dans un langage visuel. Certains documentaires hybrides, comme l'excellent "Broken English" que nous projetons, permettent d'interroger une vie de manière inédite, et de laisser le sujet dire sa propre vérité. Dans ce cas, Marianne Faithfull examine la façon dont les médias ont dépeint sa vie "colorée", et peut rétablir les faits.
Pour elle, un grand documentaire partage avec la fiction sa capacité à créer un impact émotionnel, à condition de trouver un personnage central fascinant. Elle cite notamment Pianomania, portrait du premier accordeur de Steinway et de sa relation avec les artistes qu'il accompagne.
C'est un film plus ancien, mais l'un de mes préférés. Cet homme est lui-même un artiste, et il est extrêmement attachant.
Ce que le Luberon fait mieux que... Cannes
Cannes, les grands circuits internationaux, Lucy Darwin les connaît de l'intérieur. Alors quand nous lui demandons ce que le Luberon apporte qu'une capitale ne pourrait pas offrir, elle ne cherche pas ses mots.
Les petits festivals peuvent connecter les cinéastes à leur public de manière directe et significative, d'une façon que les grandes manifestations ne peuvent tout simplement pas espérer atteindre. Les cinéastes invités l'an passé ont beaucoup apprécié la possibilité de se rencontrer, de parler, de passer du temps ensemble. Certains travaillent maintenant sur des projets communs. Les documentaristes mènent des vies assez solitaires, c'est quelque chose de vraiment précieux.
Ce n'est pas de la modestie de circonstance. C'est une philosophie de festival : la concentration plutôt que la dispersion, la rencontre plutôt que le spectacle.
La deuxième édition : quand la musique prend l'image
Après une première édition consacrée à la photographie, le festival fait pivoter son regard vers la musique. Ce choix dit quelque chose de la vision de Lucy Darwin pour les années à venir : Fashion, Architecture, Sculpture sont déjà dans les cartons.
C'est honnêtement un privilège de programmer ce festival, et il existe un choix immensément riche dans chaque discipline artistique. Le fait de ne pas être lié aux films récents me permet de montrer des œuvres qui ont pu passer inaperçues mais qui sont de véritables pépites. Les documentaires sur l'art et les artistes sont souvent négligés, et certains sont des joyaux qu'il ne faut vraiment pas manquer.
Parmi les films au programme : Jane B. par Agnès V., la collaboration entre Agnès Varda et Jane Birkin, une prolongation naturelle de l'admiration de Darwin pour Visages Villages, qu'elle décrit comme "une lettre d'amour mélancolique à l'attachement au lieu et en particulier à la France, à la fois profondément personnelle et universellement vraie".
Pour les soirées en plein air, elle espère quelque chose de simple et fort à la fois.
Être ensemble, immergés dans le cinéma, qui peut ouvrir une fenêtre sur le processus créatif des artistes. J'espère sincèrement que ce sera éclairant et inspirant pour notre public”
Ce qu'on ne sait pas encore de Ménerbes
Avant de nous quitter, nous avons demandé à Lucy Darwin un artiste, un endroit ou un projet à faire découvrir à nos lecteurs.
Peu de gens en France savent qu'une grande écrivaine britannique du nom d'Elizabeth David a écrit ici, à Ménerbes, ce qui est sans doute son livre le plus important : "French Provincial Cooking". Elle y est venue à plusieurs reprises, louant toujours la même maison. Elle est devenue l'une des figures les plus importantes de la vie britannique, apportant la cuisine de France et de la Méditerranée à une génération entière, juste après la Seconde Guerre mondiale et les années de rationnement. Des générations de cuisiniers, des simples amateurs aux chefs les plus célèbres, ont été influencés par son travail.
Un village qui a accueilli Dora Maar, Nicolas de Staël et Elizabeth David. Et maintenant un festival de cinéma. Il y a décidément une constante dans tout ça.
Au programme : neuf films, des cinéastes présents, et des nuits en plein air
Neuf documentaires internationaux, des films de référence côtoyant des créations récentes, et une règle qui fait toute la différence : la présence de cinéastes et artistes pour présenter les œuvres. Les projections du soir ont lieu en plein air, sur la Place de l'Église. Le village devient une vraie salle de cinéma.
La sélection 2026 :
- Jane B. par Agnès V. (Agnès Varda, 1988) : film d'ouverture
- Broken English (Jane Pollard & Iain Forsyth, 2025) : portrait de Marianne Faithfull
- Pianomania (Robert Cibis, 2009) : dans les coulisses d'un accordeur de Steinway
- Nous l'Orchestre (Philippe Béziat, 2025) : l'Orchestre de Paris sous la direction de Klaus Mäkelä
- One to One: John & Yoko (Kevin Macdonald, 2024) : les années new-yorkaises de Lennon et Ono
- Playing the Changes: Tracking Darius Brubeck (Michiel ten Kleij, 2024) : avec Darius Brubeck en personne
- EPiC: Elvis Presley in Concert (Baz Luhrmann, 2025) : présenté à l'initiative de Thierry Frémaux
- Gimme Shelter (Albert and David Maysles, Charlotte Zwerin, 1970)
- Searching for Sugar Man (Malik Bendjelloul, 2012) : Oscar du meilleur documentaire
Chaque matin, les Rencontres Dora Maar réunissent cinéastes et critiques à l'Hôtel de Tingry autour des grandes questions soulevées par les films.
Le BouKin vous recommande le Provence Arts Festival du Film, du 29 juillet au 1er août 2026 à Ménerbes. Programme complet sur provencearts.com.
English version of the article below
Lucy Darwin: When Documentary Lets Music Be Heard
Ménerbes hosts the Provence Arts Film Festival: nine documentaries about music, filmmakers on hand to talk about them, and nights of open-air cinema. From 29 July to 1 August 2026.
From exhibition and distribution to programming, curation, production and directing, Lucy Darwin’s life in cinema has moved between the people who make films, the audiences who discover them, and the cultural spaces that allow them to resonate. When she settled in Ménerbes, she did not leave cinema behind. She gave it a new setting — creating the Provence Arts Festival du Film in a landscape that invites films, artists and audiences to meet in a different light.
I wanted to bring something connected to cinema to the place I now call home. I've been lucky enough to be invited to small, intimate festivals that offer a unique experience to audiences and directors alike. Those experiences inspired me to try to create something similar here, in the Luberon.
Ménerbes, a haven for artists
Lucy Darwin didn't choose Ménerbes by chance. She had been coming here every summer for ten years before settling for good in 2020. There is something in this village that tourist visitor numbers don't capture.
Our village has a long history of welcoming artists. Dora Maar and Nicolas de Staël, to name just two... Ménerbes, and the Luberon in general, draw contemporary artists from every discipline. There's a powerful magic here.
That is the magic the festival seeks to channel. The partnership with the Maison Dora Maar isn't a simple logistical arrangement: it's an alliance of meaning, between a house that once belonged to a major twentieth-century artist and now hosts residencies and working creators, and a festival that thinks of cinema as a situated act.
What the art documentary achieves where the book falls short
The documentary about art is a genre of its own. It doesn't just film a work or an artist: it has to render a process, a way of thinking, a substance that often resists the image. Lucy Darwin has devoted her career to it. We asked her what a great documentary accomplishes where criticism or the art book cannot go.
A great documentary about an artist can give you privileged access to the creative process and the chance to immerse yourself in a visual language. Some hybrid documentaries, like the excellent "Broken English" that we're screening, let you interrogate a life in an unexpected way, and let the subject speak their own truth. In this case, Marianne Faithfull examines how the media portrayed her "colourful" life, and gets to set the record straight.
For her, a great documentary shares with fiction the ability to create an emotional impact, provided it finds a fascinating central character. She points in particular to “Pianomania”, a portrait of Steinway's leading piano tuner and his relationship with the artists he works alongside.
It's an older film, but one of my absolute favourites. This man is himself an artist, and he is extremely endearing.
What the Luberon does better than... Cannes
Cannes, and others of the big international film festivals, Lucy Darwin knows them from the inside. So when we ask her what the Luberon offers that a capital could not, she doesn't search for words.
Small festivals can connect filmmakers to their audience in a direct and meaningful way, in a manner that big events simply cannot hope to reach. The filmmakers invited last year really appreciated the chance to meet, to talk, to spend time together. Some are now working on joint projects. Documentary makers lead fairly solitary lives, so that's something truly precious.
This isn't token modesty. It's a festival philosophy: concentration rather than dispersal, encounter rather than spectacle.
The second edition: when music takes over the image
After a first edition devoted to photography, the festival turns its gaze towards music. That choice says something about Lucy Darwin's vision for the years ahead: Fashion, Architecture, Sculpture are already in the works.
It's honestly a privilege to programme this festival, and there's an immensely rich choice within each artistic discipline. Not being tied to recent films lets me show works that may have gone unnoticed but are real gems. Documentaries about art and artists are often overlooked, and some are jewels that really shouldn't be missed.
Among the films on the programme: Jane B. par Agnès V., the collaboration between Agnès Varda and Jane Birkin, a natural extension of Darwin's admiration for Faces Places, which she describes as "a melancholy love letter to attachment to place, and to France in particular, at once deeply personal and universally true".
For the open-air evenings, she hopes for something both simple and powerful.
Being together, immersed in cinema, which can open a window onto the creative process of artists. I sincerely hope it will be illuminating and inspiring for our audience.
What we don't yet know about Ménerbes
Before leaving us, we asked Lucy Darwin for an artist, a place or a project to introduce to our readers.
Few people in France know that a great British writer named Elizabeth David wrote here, in Ménerbes, what is arguably her most important book: "French Provincial Cooking". She came here several times, always renting the same house. She became one of the most important figures in British life, bringing the cooking of France and the Mediterranean to a whole generation, right after the Second World War and the years of rationing. Generations of cooks, from simple amateurs to the most celebrated chefs, have been influenced by her work.
A village that has welcomed Dora Maar, Nicolas de Staël and Elizabeth David. And now a film festival. There is, decidedly, a constant running through all of it.
On the programme: nine films, filmmakers present, and open-air nights
Nine international documentaries, landmark films rubbing shoulders with recent creations, and one rule that makes all the difference: the presence of filmmakers and artists to introduce the works. The evening screenings take place outdoors, on the Place de l'Église. The village becomes a real cinema.
The 2026 selection:
Jane B. par Agnès V. (Agnès Varda, 1988): opening film
Broken English (Jane Pollard & Iain Forsyth, 2025): a portrait of Marianne Faithfull
Pianomania (Robert Cibis, 2009): behind the scenes with a Steinway piano tuner
Nous l'Orchestre (Philippe Béziat, 2025): the Orchestre de Paris under the direction of Klaus Mäkelä
One to One: John & Yoko (Kevin Macdonald, 2024): Lennon and Ono's New York years
Playing the Changes: Tracking Darius Brubeck (Michiel ten Kleij, 2024): with Darius Brubeck in person
EPiC: Elvis Presley in Concert (Baz Luhrmann, 2025): presented at the initiative of Thierry Frémaux
Gimme Shelter (Albert and David Maysles, Charlotte Zwerin, 1970)
Searching for Sugar Man (Malik Bendjelloul, 2012): Oscar for Best Documentary
Each morning, the Rencontres Dora Maar bring filmmakers and critics together at the Hôtel de Tingry around the big questions raised by the films.
Le BouKin recommends the Provence Arts Film Festival, from 29 July to 1 August 2026 in Ménerbes. Full programme at provencearts.com.