
Entre dessin et sculpture, l’univers de Lucie Collinet se déploie dans un subtil dialogue entre force et délicatesse. Originaire du Vaucluse, installée à Roussillon, village emblématique de la terre et des ocres, elle développe une œuvre profondément ancrée dans la matière et le vivant.
À l’encre de Chine, elle compose des images empreintes de douceur et de mystère, peuplées de chimères et de figures féminines aux présences silencieuses. En parallèle, elle façonne le grès, brut ou émaillé, pour donner naissance à un bestiaire sensible et poétique, où la rudesse du matériau laisse place à l’émotion. Cette tension entre matériaux durs et gestes délicats traverse l’ensemble de son travail.
Artiste et enseignante passionnée, Lucie Collinet transmet le dessin et la sculpture tout en poursuivant sa propre recherche, notamment à travers une formation en taille de pierre à l’École d’Avignon. Son travail est visible dans plusieurs lieux du territoire, de Goult à L'Isle-sur-la-Sorgue, ainsi que dans son atelier roussillonnais.
À travers cet entretien, elle nous invite à découvrir son parcours, ses inspirations et sa manière de faire naître la douceur au cœur même de la matière.
Entretien avec Lucie Collinet
Clara Bismuth : Comment votre parcours artistique s’est-il construit jusqu’à aujourd’hui ?
Lucie Collinet : Je dirais dans les marges de mes cahiers d’école pour commencer, et puis par des détours, beaucoup, beaucoup de détours.
CB : Y a-t-il eu un moment clé où votre démarche s’est affirmée ?
LC : J’aimerais dire oui, mais je n’ai pas eu la chance de connaître de moment fondateur spectaculaire. Ma démarche se tient dans un équilibre instable entre tenir bon et lâcher prise.
CB : Être originaire de Roussillon, un village marqué par les ocres, a-t-il influencé votre rapport à la matière ?
LC : La Provence est réellement une terre propice à l'inspiration, de par ses couleurs et ses lumières, et tant d’autres choses. Et à Roussillon on apprend très tôt que la couleur est une matière. Se promener dans les ocres, c’est entrer dans une toile impressionniste : on y est cerné, englouti, par la couleur.
CB : À quoi ressemble concrètement votre méthode de travail, de l’idée à l’œuvre finale ?
LC : Vaste sujet haha, mais globalement plus je suis contrainte à mes obligations, plus les idées émergent, elles sont comme des vagues qui renversent les frêles digues de ma concentration au quotidien. Les personnes pour lesquelles j’ai travaillé pourront témoigner de ce léger handicap.
Je dois noter ces idées pour qu’elles me laissent tranquilles un temps, mais si les notes s’accumulent trop, alors je suis prise d’une très grande agitation et je dois obligatoirement libérer mes idées dans l’argile ou sur le papier. En résumé je suis l’esclave de mes idées, j’essaie de les retranscrire avec réalisme et fidélité, je suis leur serviteur dévouée.
CB : Que représente la création dans votre quotidien ?
LC : C’est un conte digne du Marquis de Sade haha. Et à la fois c’est une respiration : sans créer, je m’asphyxie un peu.
CB : Les animaux sont très présents dans votre travail : d’où vient ce lien ?
LC : Je crois que les animaux sont de puissants vecteurs d’émotion. Ils constituent un langage universel, affranchi des artifices des styles et des modes propres à chaque époque. Ils sont des personnages intemporels. Moins bavards que nous, ils sont pourtant, à bien des égards, infiniment plus éloquents
CB : Que vous permettent-ils d’exprimer que la figure humaine ne permet pas ?
LC : L’instinct, le silence, l’innocence : tout ce que l’humain a perdu.
D’un point de vue plus plastique, là où la figure humaine se concentre surtout dans le regard et la chevelure, l’animal offre chaque poil, chaque oreille, tout un attirail de formes propices à exprimer le mouvement et l’émotion.
CB : Choisissez-vous vos figures animales de manière intuitive ou symbolique ?
LC : Toujours intuitive. Les symboles viennent après, si on insiste
CB : Quelles matières utilisez-vous le plus, et qu’est-ce qu’elles vous apportent ?
LC : Pour mes sculptures, j’utilise exclusivement le grès. J’aime la plasticité de ce matériau et l’étendue des possibilités qu’il offre. Sa résistance lui permet d’être autant abandonné au cœur d’un jardin que placé sur la commode d’un salon, entrant ainsi en dialogue avec n’importe quel environnement.
CB : Que recherchez-vous dans le contact avec ces matériaux bruts ?
LC : Le brut ne triche pas. J’adore le dessin, mais les ombres sont immobiles, la perspective n’est qu’un jeu de calcul. C’est une discipline savante. En Sculpture tout est là en un geste, la forme, les ombres, l’intensité
CB : Vos œuvres dégagent une grande douceur malgré des matières dures : est-ce une tension que vous cultivez volontairement ?
LC : Oui. J’aime quand la douceur se défend.
CB : Quels artistes ou univers vous inspirent particulièrement en ce moment ?
LC : J’adore ces héros du quotidien que l’on croise au détour d’une archive de l’INA : une image oubliée du temps passé, un bon mot glissé dans une interview, un regard qui surprend par sa modernité. Je suis souvent frappé par cette beauté inattendue, surgissant là où on ne l’attendait pas
CB : Un mot ou un message que vous souhaiteriez faire passer dans cette interview ?
LC : Si vous êtes un riche collectionneur n’hésitez pas à me contacter au 0688669758, ou par mail lucie.collinet@gmail.com


