
À Beaumont-de-Pertuis, tout au sud du Luberon, un terrain privé accueille depuis trois ans une fête des récoltes. On y joue, on y danse la farandole jusque derrière la scène, on y suit des ateliers et on déguste la traditionnelle soupe au pistou. Cette année, le festival avait pour thème : le compost. Aude Lorrillard, comédienne de théâtre physique, a monté Lagadèu chez ses parents. Nous lui avons demandé ce qu'on célèbre, exactement, quand on célèbre les récoltes en 2026.
Pourquoi Beaumont-de-Pertuis
Aude Lorrillard est née à Pertuis, a étudié à Bruxelles puis en Suisse, où elle travaille avec des troupeaux depuis 2020. Le festival, lui, se tient à quinze minutes de son village de naissance. La raison tient en une phrase :
Car c'est à cet endroit, chez mes parents, que j'ai senti que l'idée du festival a été le plus accueillie.
Première chose qu'elle corrige, quand on la présente comme bergère : elle ne l'est pas.
J'ai travaillé en tant que bergère ou aide-bergère avec des troupeaux, mais je ne peux pas dire d'en être une, car je n'ai pas mon propre troupeau et ce n'est pas mon métier au quotidien. C'est un métier qui me passionne, que j'admire, que je respecte et qui m'inspire.
Elle y voit en revanche des parentés précises avec le métier d'artiste.
Ce sont des métiers où les heures payées ne correspondent pas au travail fourni, des métiers où c'est la passion qui crée la liberté de faire, des métiers où l'observation, l'écoute et la sensibilité à l'environnement sont primordiales. Et enfin ce sont des métiers qui abordent les thématiques humaines de la vie et de la mort au quotidien, un de manière concrète, et l'autre de manière plus artistique et philosophique.
Lagadèu, un tralala qui vient de Tarascon
Le nom ne veut rien dire, et c'était le but. « Lagadèu » est tiré de la ritournelle de La Tarasco, chanson populaire qui raconte la légende de la Tarasque, le monstre de Tarascon. La forme complète : lagadigadèu.
Je voulais quelque chose qui ait un lien avec les traditions populaires du Sud sans qu'il y ait une sémantique profonde, et qui puisse être prononçable pour des personnes non francophones. La moitié de mes amis ne parlent pas français !
Un tralala est parfait pour cela : c'est à la fois futile et pourtant c'est ce qui traverse les générations, et qui rassemble les cultures. Chaque pays a son tralala. Donc, pas si futile.

Ce qu'on célèbre quand on célèbre les récoltes
Lagadèu se présente comme une fête des récoltes. Aude Lorrillard dit s'interroger souvent sur ce que cela veut dire aujourd'hui. Sa réponse commence par l'assemblée elle-même, avant les récoltes.
Ce que l'on célèbre en premier lieu, c'est le fait d'être uni.es autour d'un évènement. Je crois que c'est important de continuer à partager des moments extra-ordinaires, dans le sens de qui sort du quotidien, car cela nous aide, nous humains, à reconnaître l'Autre comme notre semblable, puisqu'on fait la fête ensemble, et donc à lui vouloir du bien pour avoir partagé un moment exceptionnel avec lui ou elle.
Viennent ensuite les récoltes, qu'elle inscrit dans une série : le culte de Déméter en Grèce antique, les fêtes de l'igname au Nigeria, au Ghana et au Cameroun, Thanksgiving aux États-Unis.
On a tendance à l'oublier car, pour la plupart d'entre nous, nous pouvons pallier la faim en allant acheter des conserves dans les supermarchés. Mais il ne faut pas oublier que la terre sur laquelle nous vivons, et que nous cultivons, est celle qui nous fait vivre. Il n'y en a pour l'instant pas d'autre. Nous sommes des hôtes sur cette terre, et non l'inverse.
C'est important pour moi de me rappeler que je n'invente rien, j'emprunte à ce qui a déjà été fait. La fête des récoltes, ce n'est pas ma création. Ça existait avant moi, ça existera après moi. Je suis une messagère, c'est tout.
Le compost, thème de la troisième édition
L'idée vient de Jeanne Faucher, qui s'occupe de la décoration du festival, du site internet, des affiches, de l'identité visuelle et des gâteaux. Le compost prolonge directement les récoltes, et il permet autre chose : défendre ce qui rebute.
J'aime redorer le blason des choses apparemment peu ragoûtantes comme le compost ou le fumier. Nous devons apprendre à vivre avec nos déchets, avec ce qui pourrit et ce qui se décompose. Nous devons apprendre à vivre avec ce qui pue, avec ce qui n'est pas beau.
Il faut pisser sur les tomates, et inviter les vers de terre dans nos vies. Le compost, la merde, la pourriture, c'est la vie !
Le théâtre physique, la matière de départ
Aude Lorrillard est comédienne de théâtre physique, un genre apparu dans les années 1970 dont elle dit elle-même que la définition est large. Certains théâtrologues écrivent « les théâtres physiques », au pluriel.
Pour moi c'est un peu comme dire musique classique : on voit à peu près de quoi on parle, et pourtant entre Vivaldi et Offenbach il y a deux mondes.
Le principe tient à l'ordre de travail. Dans le théâtre de texte, on commence assis autour d'une table, à lire. Ici, non.
Le Physical Theatre, car c'est une terminologie qui est née anglophone, c'est une manière d'aborder le théâtre par le corps, au lieu de commencer par le texte. Selon les spécialités de chacun on commence par des improvisations, de la performance, de la danse, de l'acrobatie, de la musique ou du travail avec des masques. On essaie d'abord de faire réagir le corps, dont fait partie la voix, et ensuite on s'occupe du texte.
Elle ajoute une note en bas de page, qu'elle tient à ce qu'on reproduise : Je ne crois pas que théâtre physique et théâtre de texte soient opposés. Ce sont juste deux angles d'attaque différents, je crois qu'ils peuvent et doivent travailler ensemble.
« Pour tous, par tous » et les règles de l'hospitalité
La formule figure sur la communication du festival. Elle a deux moitiés, et la seconde engage le public.
Pour tous et pour toutes, parce que tout le monde est invité à participer aux festivités, quelles que soient ses opinions, ses origines, ses idées, sa culture. Et par tous et toutes, car chacun est acteur ou actrice du bon fonctionnement de cette fête.
Nous invitons, le public dispose, mais cela ne signifie pas qu'il a tous les droits. Toutes les personnes qui participent au festival, artistes, bénévoles, organisateurs, amis, famille, public, doivent agir dans le respect de ceux et celles qui nous accueillent et de la bonne entente générale. Moi la première.
Sur place, le public, d'après elle : des amis proches, la famille, de plus en plus de Beaumontais et Beaumontaises, des artistes, des enfants, et des acteurs culturels du sud Luberon.
Comment se construit la programmation
La programmation ne passe pas par un comité de sélection. Aude Lorrillard la décrit par une image, puis nomme les deux variables qui la contraignent.
Nous essayons de construire la programmation comme une mélodie, en tentant d'entendre le son général du déroulé du festival, en s'imaginant en tant que public. En essayant de naviguer entre des propositions surprenantes et d'autres plus consensuelles.
C'est aussi l'amitié qui construit la programmation. Et l'argent. C'est un peu prosaïque, mais c'est tellement vrai.
Ce qui lui fait dire oui à un artiste tient en cinq mots : Son travail et son humanité.
Ce qu'il reste de 2026
Son meilleur souvenir de l'édition tient à une farandole improvisée, pas à un spectacle de la programmation.
La farandole de fous qu'on a fait. On a zigzagué de partout, jusqu'au bar, derrière la scène, entre les arbres. Même l'ingé-son était avec nous ! Il y avait ce moment de lâcher-prise contrôlé, on ne fait pas n'importe quoi et on se protège les un.es les autres, que j'adore. Je me sentais au bon endroit avec les bonnes personnes. Même si je ne connaissais pas tout le monde. J'avais confiance.
Quant à la suite, elle pose une condition plutôt qu'un plan.
Tant qu'on a du plaisir à organiser cela et que le public est heureux de participer, on essaiera de continuer. Dès que ça devient une souffrance ou que l'ambiance dans l'équipe d'organisation devient nocive, je crois qu'il faut arrêter. Ce n'est qu'un festival. Je ne veux pas perdre mes ami.es pour un festival.
Ce qu'elle voudrait qu'on retienne des trois jours : La franche rigolade et la beauté d'être ensemble.
Et son mot de la fin, qui en fait plusieurs : Une immense, immense, immense gratitude. Ça fait plus qu'un mot, mais gratitude tout seul ça fait gratin, et c'est pas ça que je veux dire.
Infos pratiques
Festival Lagadèu, troisième édition
Du 18 au 20 septembre 2026, de 14 h à minuit.
Royaume de Lagadèu, 84120 Beaumont-de-Pertuis.
Organisation : association I Patom Theatre.
Au programme : concerts, spectacles, performances, ateliers sur inscription, jeux et poésie.
Site : lagadeufestival.com
Le BouKin vous recommande : Beaumont-de-Pertuis est à l'extrémité sud-est du Vaucluse, à une vingtaine de minutes de Pertuis et à quarante de Manosque. Les dates de la quatrième édition ne sont pas annoncées. Pour les suivre, le plus simple reste le compte Instagram du festival et le site de l'association.